Retour à Destination Chine

Hélène Bajeux 3 ème Année 15 Juillet 2004

Rapport de séjour d’études à l’université Fudan de Shanghai

On ne décide pas de partir en Chine comme l’on décide de partir en Angleterre. J’ai toujours été attirée par les pays asiatiques sans jamais avoir eu, avant cette année l’occasion de confronter cette fascination avec la réalité.

Pourquoi la Chine ? Des motifs rationnels dirigeaient bien entendu mon choix. J’avais entrepris d’apprendre le chinois en prenant des cours à l’INALCO ainsi qu’à Sciences-Po l’année précédent mon départ mais ce n’était pas un intérêt en soi pour la langue qui m’y avait amené mais bien plus l’envie de découvrir un pays, une société, une culture qui se refusent à toute analyse simpliste, un pays qui fait peur attire en même temps. Voici maintenant plus de 10 mois que j’y vis, que je ne suis pas rentrée en France, que je n’en ai presque pas eu envie. Pourquoi Shanghai? Car cette ville plus que n’importe quelle autre en Chine est aujourd’hui le théâtre de mutations sociales et culturelles intenses. Modernité et Tradition, valeurs occidentales et chinoises entrent en confrontation ou se combinent. Chaque histoire chaque personne, chaque lieu en est le témoin vivant. Je commencerais par un bilan de cette année d’études au sein de l’université de Fudan, pour ensuite analyser les différentes expériences professionnelles que j’ai pu avoir à Shanghai. Je finirais par un bilan plus global de ce que j’ai découvert et appris en vivant une année à Shanghai.

I) Mon année universitaire:

a) L’université de FUDAN :

b) Le manque criant d’un dispositif d’accueil des étudiants internationaux lors de leur arrivée :

c) Retour sur la qualité des enseignements :

d) Vivre sur le campus d’une université chinoise :

II) Travailler en Chine : Analyse de différentes expériences professionnelles à Shanghai :

a) Enseigner l’anglais à des enfants chinois : intérêt linguistique et découverte de la société chinoise par sa jeunesse :

b) Le stage de recherche au consulat de Shanghai : Introduction méthodologique au travail de chercheur et découverte du milieu associatif shanghaien :

c) Lancement de la Galerie N°D Suzhou river Creation Gallery : Travailler sur un projet au sein d’une équipe internationale.

III) Vivre à Shanghai : Retour sur une expérience personnelle :

a) Une année qui fut l’occasion de découvrir un pays immense et riche en diversité :

b) La spécificité de Shanghai :

c) La question de l’intégration dans un environnement chinois :

Conclusion :

I) Mon année universitaire:
a)
L’université de FUDAN :

L’université de Fudan est la troisième meilleure université de Chine et bénéficie donc d’une renommée excellente. Absolument tous les chinois que j’ai eu l’occasion de rencontrer à Shanghai comme dans le reste de la Chine au cours de mes voyages, quelque soit le milieu social dont ils soient issus, connaissent cet établissement et m’en ont fait l’éloge. Chaque étudiant qui a réussi à y entrer a passé la majeure partie de son temps à étudier. A ce titre, cette université est donc un très bon choix de séjour d’études son prestige déteint sur ses étudiants et lors de l’éventuelle recherche d’un futur emploi en Chine, ce peut être une aide non négligeable.

Cependant, comme j’y reviendrai plus tard, aucun cours n’ y est dispensé en anglais ce qui empêche souvent l’étudiant étranger en échange de profiter de la qualité des enseignements. Le dynamisme intellectuel et associatif des étudiants chinois y est tout de même très appréciable.

b) Le manque criant d’un dispositif d’accueil des étudiants internationaux lors de leur arrivée :

En ce qui concerne l’accueil des étudiants internationaux par l’établissement, je pense et l‘ensemble des étudiants qui étaient dans mon cas confirmeraient, qu’il est extrêmement insuffisant. Je suis arrivée à Shanghai un jour avant les inscriptions sans jamais avoir reçu de réponses à des questions simples qui concernaient le dispositif de logement proposé par l’université, son coût, ainsi que sur le nombre de places disponibles. J’avais tout de même une feuille en ma possession qui indiquait, en caractères chinois bien entendu, l’adresse de l’université ainsi que le numéro d’un bus qui partait de l’aéroport pour arriver non loin de l’établissement. Le chauffeur du taxi que je prenais à la descente de ce bus, eut, par chance, la présence d’esprit en voyant que j’étais étrangère, de m’amener directement au dortoir des étudiants internationaux ce qui m’évita bien des ennuis car le campus est immense. L’inscription des étudiants internationaux, leur installation dans le dortoir, le choix des cours ainsi que l’évaluation de leur niveau de langue s’étale sur quatre jours dans le chaos le plus total. Parmi la dizaine de personnes chargées de gérer toutes ces procédures, une seule parle anglais, situation invraisemblable quand il s’agit précisément d’accueillir des étudiants venu du monde entier pour apprendre le chinois. Une liste des démarches à accomplir auprès de l’université et des autorités chinoises est confiée à l’étudiant mais, une fois de plus,en caractères chinois sans aucune version anglaise disponible. Un bilan de santé très complet et coûteux est automatiquement demandé à tout étudiant par les autorités chinoises pour établir un titre de séjour avec pour exigence que celui-ci soit réalisé dans un établissement publique. La grande majorité de ces bilans (70%) sont invalidés et doivent être refaits en Chine, ce qui entraîne de nouveaux frais, pour la simple raison que les personnes chargées de traiter ces dossiers ne peuvent pas lire le mot «publique » dans toutes les langues. Même dans le cas ou le dossier est validé, une prise de sang supplémentaire est exigée.

En ce qui concerne la question du logement, Fudan met à la disposition des étudiants internationaux un dortoir qui fut construit il y a deux ans et qui offre donc un niveau de confort plus que correct ainsi qu’une large palette de facilités à proximité du lieu où sont dispensés les cours. Le loyer des chambres y est deux fois supérieur aux prix du marché mais habiter sur le campus permet de lier des amitiés, d’être proche de l’information, et est une solution facile. Il est en effet assez difficile de trouver un logement, d’en négocier le loyer et de signer un bon contrat avec le propriétaire sans maîtriser un minimum le chinois et plus important encore, sans être initié aux règles formelles ou non qui commandent ces démarches.

c) Retour sur la qualité des enseignements :

-Les raisons de mon choix en faveur d’un séjour d’études :

Quand s’est posée la question de la destination et de la formule de mon année à l’étranger, j’avais pour objectif premier de partir en Chine mais pas dans n’importe quelles conditions. Je partais pour découvrir ce pays, et essayer de m’y intégrer et de comprendre ses habitants et leurs valeurs. Vaste programme qui commençait bien entendu par l’apprentissage de la langue, car sans cette première étape qui ne s’achève d’ailleurs jamais, on ne peut, je pense, prétendre à une compréhension ne serait-ce que partielle de la réalité chinoise. Les cours de chinois que j’avais suivis à Sciences-Po, et à l’INALCO m’ont très vite fait prendre conscience de la difficulté pour un esprit occidental d’apprendre le chinois, c’est à dire d’appréhender un système linguistique dont le fondement, les lois et les références lui sont intégralement étrangers. Il est rare de débuter un apprentissage sans bénéficier d’aucun pré acquis, étudier le mandarin est une de ces raretés. J’ai donc décidé de faire de cette année à l’étranger une étape dans la réalisation de mes objectifs professionnels et de mes projets de vie en choisissant un séjour d’études. -Analyse des méthodes d’enseignement du chinois à Fudan: L’université de Fudan ne propose aucun cours dispensé en anglais. Donc, étant donné mon niveau quand je suis arrivée, je n’ai pu suivre que des cours de langue purs. Etre capable d’assister à un cours thématique en chinois demande un niveau linguistique élevé, pour preuve je connais des étudiants français qui, en arrivant à Fudan avaient déjà étudié trois ans le chinois à L’INALCO et ne parviennent qu’avec beaucoup de difficultés à suivre les cours. L’absence d’une introduction en anglais aux dimensions culturelle, économique, sociale et politique de la Chine est regrettable pour trois raisons. Elle aurait un intérêt linguistique certain puisque la construction de la langue chinoise et la formation des caractères renvoie la plupart du temps à ces faits de culture et de société. L’objectif des étudiants venus apprendre le mandarin en Chine dépasse souvent la seule dimension linguistique. Enfin, Fudan bénéficie à juste titre d’une réputation d’excellence dans le domaine des sciences sociales et pourrait faire profiter aux étudiants internationaux de cette richesse intellectuelle.

Les méthodes d’enseignement en elles-mêmes ne supportent aucune comparaison avec celles qui sont adoptées en France. La pédagogie est fondée sur le principe de la répétition et non celui de l’explication ou de l’analyse. Chaque nouveau caractère étudié à l’INALCO comme à Sciences-Po donnait lieu à une décomposition, une analyse qui passe par le caractère ancien, une référence à l’élément réel qui est symbolisé par ce caractère, ce n’est pratiquement jamais arrivé à Fudan. Environ 20 mots nouveaux par jour sont à retenir et à savoir écrire. C’est difficile mais réalisable. Ce qui est le plus dur c’est la frustration intellectuelle. Avoir passé deux années à exercer son esprit critique, d’analyse, et de synthèse à Sciences-Po, pour ensuite pendant un an réciter des textes à haute voix est assez décourageant. Aucun véritable cours de grammaire n’est dispensé par le professeur ou présent dans les manuels. Le cours consiste en une dictée, puis une lecture à voix haute du texte de la leçon, par le professeur, l’ensemble des élèves, et enfin individuellement. Les exercices reprennent littéralement les phrases du texte que l’on étudie et les examens de fin de semestre reprennent intégralement les exercices du manuel. Jamais, en un an, on ne m’a demandé de synthétiser un texte chinois à l’aide de mon propre language, jamais nous n’avons utilisé l’outil visuel. Pour donner une idée de la pertinence du choix de ces textes qui sont la base de l’apprentissage j’en citerai trois : « Le phénomène du poisson chat », « les connaissances scientifiques se rapportant à l’art de s’habiller » ou encore « l’hibernation des animaux » ; textes à caractère pseudo scientifique qui introduisent des mots tels que « convection » ou « nidation » dont l’étudiant, vous en conviendrez, n’a pas

directement besoin. Ce n’est donc pas la difficulté qui décourage mais le fait que les cours sont profondément ennuyeux et qu’il n’y a aucun espoir que cela change.

Cependant, au regard des méthodes appliquées en France, le point fort de la pédagogie chinoise est d’insister sur l’expression orale et la compréhension auditive. Tous les textes donnent lieu à des lectures à voix haute et la prononciation de l’élève est systématiquement corrigée. Les dictées de caractères entraînent l’oreille à la distinction des sons : L’élève ne peut faire l’impasse sur la compréhension auditive car si il apprend et sait écrire un caractère mais ne parvient pas à le reconnaître lors de la dictée il ne pourra pas justifier son niveau. Des cours de compréhension auditive pure sont prévus et bien qu’au début on puisse penser que le fait que les professeurs ne parlent quasiment pas anglais soit négatif, les vertus de ce système sont à terme évidents.

Par ailleurs, les professeurs, pour la plupart, se montrent disponibles et prêts au dialogue. Etre en contact et avoir la possibilité de discuter avec des étrangers n’est pas encore chose banale en Chine, même à Shanghai, et les enseignants se montrent en général très curieux au sujet du mode de vie et des valeurs occidentaux. Ils sont tout à fait prêts à faire partager leurs expériences personnelles et à exprimer leur point de vue sur les transformations sociales, économiques, politiques et culturelles qui travaillent leur pays si l’étudiant, et ce n’est pas toujours le cas, est suffisamment ouvert au débat.

Si les méthodes d’enseignement sont, à mon sens décevantes, il est plus difficile d’en évaluer les résultats. Je ne pourrai le faire de façon objective que quand je rencontrerai un étudiant qui est parti à Taiwan avec le même niveau de chinois que moi et qui y a étud ié une année aussi. Aller en cours est un calvaire peut-être mais je pense que la méthode porte ses fruits, en tous cas en ce qui me concerne. Je n’ai pas l’intention d’être linguiste, juste de pouvoir communiquer et lire le chinois et compte tenu de ces objectifs cette pédagogie est efficace. J’ai correctement réussi les examens du premier et du second semestre mais surtout, il m’est possible, aujourd’hui, de communiquer en chinois et même avoir de véritables discussions pour peu que mon interlocuteur parle un mandarin de niveau courant. J’ai eu beaucoup de difficultés, au départ, à mémoriser au moyen de la répétition mais m’y suis finalement adaptée. Ce système développe les capacités de mémorisation. Enfin, l’excellence du niveau des étudiants chinois qui ont appris le français sans jamais être venus en France en est une preuve vivante de son efficacité. Le fait de vivre en Chine conditionne une grande partie de ces progrès mais l’enseignement scolaire est indispensable. Bien qu’ils sachent le parler, peu de chinois communiquent en mandarin dans leur vie courante, chaque région a un dialecte, et le seul moyen de pouvoir s’exprimer, comprendre et être compris à peu près partout en Chine est d’étudier à proprement dit la langue chinoise.

Sources de déception ou autre frustration, toutes ces difficultés rencontrées par l’étudiant étranger n’entachent cependant en rien l’expérience formidable de vivre sur un campus chinois. Le dynamisme de la vie associative, la présence de nombreux étudiants internationaux ainsi que la beauté du lieu, offrent un cadre d’étude et de vie privilégié.

d) Vivre sur le campus d’une université chinoise :

Pour peu que l’on fasse l’effort de s’y intéresser et de s’informer spontanément auprès des professeurs ou des étudiants chinois, la vie associative de Fudan est étonnement diverse et active. Ce dynamisme est alimenté par le réseau des anciens élèves qui continuent à s’y investir. Pouvoir participer à la vie associative du campus d’une grande université au sein d’un pays travaillé par des mutations de grande envergure et où la bataille pour la liberté d’expression et d’association est encore loin d’être gagnée est une expérience unique. Je me suis moi-même initiée au Kung Fu le premier semestre. Ce fut une occasion supplémentaire de rencontrer des étudiants chinois toujours avides d’en savoir plus sur la vie d’un occidental, le point de départ de véritables échanges ainsi qu’une ouverture supplémentaire sur un aspect de la culture chinoise.

Qu’elles aient une vocation culturelle, sportive ou artistique les associations créées à l’initiative des étudiants et c’est un point important sont autant de terrains d’échange autour d’un intérêt commun. L’association V-Day avec laquelle je suis entrée en contact cette année en est un exemple marquant. Son objectif est de défendre les droits de la femme en abordant cette problématique sous un angle pour le moins différent de celui adopté par la Fédération de toutes les femmes, organisation de masse chinoise sensée accomplir cette fonction en Chine. En Mai dernier, étudiants chinois, étrangers, professeurs ainsi que toute personne extérieure intéressée pouvait assister à la représentation en chinois dans un bâtiment du campus de la célèbre pièce «Les Monologues du Vagin ». V-Day a combattu trois ans avant de pouvoir mener à bien ce projet, essuyant trois années de suite le refus soit de FUDAN, soit de l’autorité municipale. La pièce fut jouée quatre soirs de suite, réunissant à chaque occasion trois cent personnes, c’est à dire la capacité maximale de la salle et laissant dehors de nombreuses personnes qui n’avaient pu obtenir de place. Qu’elles aient suscité l’enthousiasme ou la colère, les idées exprimées à haute voix à cette occasion ne laissèrent personne indifférent.

Mon choix en faveur d’un séjour d’études à Shanghai ne répondait qu’en partie à des objectifs linguistiques. En outre, les vingt heures de chinois hebdomadaires que je suivais cette année m’ont laissé énormément de temps libre. J’ai donc, au second semestre choisi une classe au sein de mon niveau qui concentrait les heures de cours le matin ce qui m’a permis

1) les associations à caractère politique sont interdites en Chine à Fortiori sur les campus universitaires à l’exception des mouvements qui se réclament du communisme.

d’acquérir des expériences professionnelles diverses tout en découvrant la Chine sous un autre angle.

II) Travailler en Chine : Analyse de différentes expériences professionnelles à Shanghai :

Shanghai est une ville qui offre un grand nombre d’opportunités professionnelles à qui veut bien les saisir. J’ai, au cours de cette année, enseigné l’anglais pendant cinq mois à des enfants chinois au sein d’une école primaire, effectué un stage de quatre mois au consulat de Shanghai et je participe aujourd’hui, en tant que stagiaire en communication, au lancement d’une nouvelle galerie de Design. Je ne reviendrai que brièvement sur mon expérience en tant que professeur d’anglais improvisé bien qu’à mon sens, elle ne maque pas d’intérêt, pour pouvoir analyser plus en détails les stages au service du consulat et de la galerie.

a) Enseigner l’anglais à des enfants chinois : intérêt linguistique et découverte de la société chinoise par sa jeunesse :

Enseigner l’anglais à une trentaine d’enfants chinois fut pour moi l’occasion de mieux comprendre la problématique de l’enfant unique en Chine ainsi que ses conséquences. Ce fut aussi la source d’une analyse des différences évidentes qui régissent les systèmes éducatifs occidentaux et asiatiques. La catégorisation en deux groupes «Occident » et « Asie » peut paraître simpliste : Les principes éducatifs états-uniens ne sont pas totalement similaires à ceux appliqués en France. Cependant, confronté à ceux qui sont utilisés en Chine, ils se ressemblent énormément. Cette expérience, enfin, comportait un intérêt linguistique évident puisque le niveau d’anglais des élèves rendait l’utilisation du chinois obligatoire lors des explications. Cependant, les stages que j’ai effectués pour le consulat de Shanghai comme pour N°D Suzhou River Creation Gallery furent des expériences plus marquantes.

b) Le stage de recherche au consulat de Shanghai : Introduction méthodologique au travail de chercheur et découverte du milieu associatif shanghaien:

En me présentant au consulat de Shanghai en Janvier dernier j’avais pour objectif d’y effectuer un stage non rémunéré à raison de trois ou quatre après midi par semaine pour pouvoir, en parallèle de ma vie étudiante, participer au fonctionnement d’un consulat et ainsi affiner mon orientation professionnelle. Mr Marc Lamy, attaché à la coopération universitaire, s’est montré tout à fait ouvert à ma proposition et après qu’il m’ait énuméré les domaines de son action ainsi que les travaux que je pouvais effectuer, nous nous sommes mis d’accord sur un stage de recherche qui porterait sur la vie associative à Shanghai. A côté de ces recherches spécifiques, il attendait de moi un suivi de la presse chinoise et anglo-saxonne dans le domaine social. Au delà des simples résultats tangibles de mon travail, ce stage m’a permis de comprendre en quoi consistait la recherche en sciences sociales et sur quelles méthodes elle était fondée. Mes enquêtes de terrain auprès d’ONG, étrangères pour la plupart, d’associations étudiantes chinoises ou mixtes, une interview avec un employé du bureau des affaires civiles de Shanghai spécialisé dans l’enregistrement des « organisations sociales » et la rencontre d’avocats spécialisés dans ce domaine furent autant d’expériences uniques. J’ai appris à d’avantage prendre en compte le profil de mon interlocuteur dans le style de mes questions (le fait qu’il soit chinois est un point essentiel), à interpréter certains silences, ou sourires. Ce fut l’occasion d’entrer en contact avec des responsables associatifs, qui, présents en Chine depuis longtemps furent témoins d’évolutions sociales radicales. Les recherches que j’ai mené pendant ces quatre mois n’ont pas encore about i à un rapport dans sa version finale car le sujet est sensible et l’information est donc très difficilement accessible que ce soit par internet, dans la presse, dans les différentes bibliothèques que j’ai visité ou même sur le terrain car les personnes concernées ont souvent peur d’en dire trop et de devoir cesser de ce fait leurs activités. Cependant, j’ai déjà accumulé une dizaine de notes de synthèse sur des points précis se rapportant au sujet, et, restant à Shanghai jusqu’au mois de Septembre je continue mon observation. Enfin, les informations que j’ai pu réunir m’éclairent beaucoup sur les questions sociales liées à un pays en pleine transition, notamment sur la problématique de l’existence ou non d’une société civile en Chine.

Le stage que j’ai commencé à la fin du mois de Mai et qui s’achèvera le 10 Septembre 2004, constitue une expérience complètement différente. Il s’articule autour d’un projet qui est l’ouverture et aujourd’hui le lancement d’une galerie de Design. Au delà d’un simple stage de communication je fais en ce moment l’expérience des responsabilités, et celle du travail en équipe, qui plus est franco-chinoise.

c) Lancement de la Galerie N°D Suzhou river Creation Gallery : Travailler sur un projet au sein d’une équipe internationale.

Quand Jiang Qiong Er, artiste Designer Shanghaienne de 27 ans que je connaissais, m’a proposé de participer, en tant que stagiaire, au lancement de sa galerie de Design, j’ai était enthousiasmée par l’opportunité de pouvoir travailler sur un projet dès le stade de sa conception, au sein d’une équipe restreinte qui réunissait la designer, son assistante et deux autres stagiaires français. Je savais par ailleurs que j’aurais l’occasion de mesurer concrètement la qualité de mon travail en analysant les retombées de la soirée d’inauguration. Le point de départ consistait en un espace de quatre cent mètres carrés sur les bords de la rivière Suzhou et en un concept : orchestrer dans ce lieu la rencontre entre le design contemporain et le design anonyme de meubles et objets antiques chinois qui l’inspirent ellemême, le reste était à penser et à réaliser. La soirée d’inauguration eut lieu le 18 Juin. En trois semaines, nous avons ensembles préparé les supports écrits relatifs à l’artiste comme à la galerie : plaquette de présentation et plaquette à direction des professionnels, rendu opérationnelles les bases de données existantes, c’est à dire un lot de cartes de visites dont plus de la moitié écrites en chinois, pour pouvoir diffuser l’invitation, aménagé la galerie qui en était au stade d’être peinte fin Mai, et enfin organisé la soirée en elle-même. Je me suis plus particulièrement investie dans la préparation des textes et traductions, dans la diffusion de l’invitation et dans l’organisation de la soirée. La rédaction des textes de présentation et de description des oeuvres fut l’occasion de vraiment comprendre le travail de l’artiste et cette rencontre était très intéressante. La création des bases de données m’a initiée au langage informatique chinois, et eut intérêt un linguistique notable puisque nous avons ensemble déchiffré plus de trois cent noms et adresses chinoises… J’étais responsable, au sein de l’organisation de la soirée de trouver la formule de restauration pour 150 personnes dans un budget de 10 000 yuans c’est à dire 1000 euros. Mon idée de buffet thaïlandais fut acceptée et je pense appréciée. Le côut de ce buffet s’élevait à 870 euros. J’ai aussi sélectionné le photographe et les serveurs ainsi que trouvé un sponsor pour le café et la location des verres. Toutes ces tâches peuvent paraître triviales mais elles supposent une négociation avec des fournisseurs chinois, donc un niveau de langue suffisant ainsi que des connaissances de base sur la manière dont les chinois travaillent. J’ai appris à anticiper les difficultés et par exemple à accorder autant d’importance au relationnel qu’à un contrat quand je traitais avec des chinois, car celui-ci n’a souvent pour eux qu’un rôle secondaire. En outre, travailler au sein d’une équipe composée pour moitié de chinois demande une adaptation et une écoute constante de ses collègues ce qui m’a été très bénéfique. Enfin, j’ai eu la chance de rencontrer une partie du milieu artistique Shanghaien et en particulier quelques figures de la nouvelle génération de créateurs chinois, la designer pour laquelle je travaille n’ayant elle-même que vingt sept ans. Leur énergie, leurs idées, et leur état d’esprit m’ont fascinée. Jiang Qiong Er est actuellement à Genève invitée par l’ONU à exposer ses tableaux cette fois, ce qui est l’occasion pour moi d’exercer plus de responsabilités. Mon travail se concentre aujourd’hui principalement sur la communication, mais il est trop tôt pour pouvoir l’analyser.

Je n’aurais certainement pas pu bénéficier de ces multiples expériences professionnelles si j’avais choisi une autre destination pour cette année à l’étranger. Je pense que tout bilan doit donc passer par un retour plus large sur l’impact qu’a eu Shanghai dans la construction de mes projets professionnels et de vie ainsi que par la confrontation de mes attentes de départ avec mes réalisations. J’aborderai dans ce dernier point les découvertes que j’ai faites en voyageant en dehors de Shanghai pour tenter ensuite une analyse de ce que représente aujourd’hui pour moi cette métropole de plus de seize millions d’habitants et terminer sur les questions de l’intégration au sein d’un environnement chinois et du choc culturel.

III) Vivre à Shanghai : Retour sur une expérience personnelle :

a) Une année qui fut l’occasion de découvrir un pays immense et riche en diversité :

Il est aujourd’hui de coutume d’entendre que «Shanghai ce n’est pas la Chine ». Mais qu’est-ce que « la Chine » dans ce cas ? J’ai, au cours de cette année, eu la chance de découvrir différentes provinces chinoises, Pékin à deux reprises, mais aussi la région de Qingdao dans le Shandong, le Guanxi autour de la ville de Guilin et enfin le Yunnan, d’abord à Kunming puis sur la route de la frontière chinoise avec le Laos, le Xishuanbanna. Ces voyages, loin de m’ aider à affiner une définition de la Chine, m’ont rendu incapable de répondre à la question «qu’est-ce qu’est la Chine ? » La diversité des conditions de vie, des préoccupations des gens, des paysages, des langues (un pékinois qui prend le bus à Shanghai ne comprend pas plus qu’un étranger en première année de chinois les conversations qui l’entourent) est impressionnante. Ces voyages m’ont ouvert les yeux sur les spécificités chinoises que sont le nombre, l’étendue et surtout l’amplitude des écarts de développement. Mon regard sur les choix politiques de ses dirigeants s’en trouve modifié. La Chine est un pays travaillé par des tensions sociales dangereuses non seulement pour la stabilité du pouvoir

mais surtout pour son développement. Ce n’est qu’en prenant véritablement en compte cette réalité qu’on peut évaluer les directions politiques que suivent ses dirigeants.

b) La spécificité de Shanghai :

Shanghai occupe, à ce titre une position et un rôle tout à fait particuliers en Chine. Séparée par plus de mille kilomètres de l’assemblée populaire et de la Place Tian An Men, traditionnellement ouverte vers le monde extérieur, cette ville est le lieu où les mutations qu’opèrent la Chine en ce moment sont les plus intenses et les plus visibles. Le mélange tout comme la confrontation des influences chinoises et occidentales, des modes de vie traditionaux et modernes, des gens, enfin qui se croisent quotidiennement tout en ayant des vies complètement différentes en fait un phénomène à part entière. Tout est en train d’y être créé, repensé, modifié et les opportunités pour un occidental de s’associer à cet immense chantier ne manquent pas. La motivation, l’énergie, bien plus que l’expérience ou la formation y sont valorisés. Vivre l’année de ses vingt ans à Shanghai en 2004 s’est avoir constamment le sentiment d’être au cœur des choses et de pouvoir y participer. D’être au bon moment, au bon endroit, d’être le spectateur et dans une moindre mesure l’acteur d’une période cruciale de l’histoire de la Chine et de l’Asie. Lire la presse, dialoguer en chinois avec un étudiant ou rencontrer le responsable d’une ONG revêt un sens très fort.

A ce sentiment bien particulier, s’ajoute celui d’être un étranger. Shanghai n’est pas, quoi qu’on en dise, une ville cosmopolite et les difficultés que j’ai rencontrées en terme d’intégration ont été le dernier fait marquant de mon séjour d’études.

c) La question de l’intégration dans un environnement chinois :

La société chinoise fut imperméable trop longtemps à tout contact avec le monde extérieur pour que la figure de l’étranger soit banalisée. Les chinois entendent par étranger toute personne qui n’a pas leur couleur de peau. Cependant, le concept de racisme serait ici inapproprié du fait de ses connotations. L’étranger, à Shanghai, est dévisagé en permanence, montré du doigt, pris en photo sans son consentement. Quand je les croise dans la rue, je surprends souvent des parents dire à leurs enfants «regarde, un étranger ». Ce sentiment d’exclusion est difficile à supporter surtout quand on fait l’effort d’apprendre le chinois. Cependant, je n’ai jamais senti d’hostilité gratuite dans l’attitude des chinois à mon égard, mais bien plutôt de l’envie, de la curiosité ou de la peur. J’ai souvent été étonnée par l’hospitalité, la gentillesse et la disponibilité des chinois que j’ai rencontrés. Cette gentillesse est même souvent envahissante car la conception chinoise de la vie privée est bien entendu différente de la nôtre. Je n’oublierai jamais le jour où ma propriétaire est venue frapper à ma porte et sans que j’aie pu l’en empêcher, a filé vers le balcon pour aller chercher un balai et commencer à faire le ménage. Toute sourires, elle répétait : « je sais que vous êtes très occupée avec votre travail et les cours, ça ne me dérange pas vous savez, nous sommes amies ! » Elle n’aurait pas compris que cela puisse me déranger, moi, elle ne voyait pas pourquoi il aurait fallu au moins téléphoner avant… Si la situation était très gênante pour moi, elle ne voyait pas, elle, où était le problème. Dans l’immeuble où j’habitais au second semestre, une grande partie des portes des appartements étaient ouvertes en permanence. Je ne qualifierai cependant pas ces situations de «choc culturel » car si surprenantes qu’elles soient, elles n’ont rien de tragique ou d’insurmontable. Il suffit d’un peu de dialogue, de bonne humeur et de tolérance pour finir par se sentir aussi un peu chez soi en Chine.

Conclusion :

Cette année fut riche en découvertes de toute sorte. Si mon niveau de chinois me permet aujourd’hui de comprendre le sens général d’une conversation, d’une émission de radio ou d’un texte simple quand je dispose d’un contexte pour m’aider, je ne maîtrise pas encore cette langue, et j’en suis encore très loin. Mais la maîtrise t’on jamais ? Je vis, en ce moment, ma première véritable expérience professionnelle et ce premier contact avec le monde du travail à Shanghai m’enthousiasme. J’ai eu la chance de pouvoir découvrir Shanghai et la Chine à travers des prismes diversifiés. J’entends par là qu’en me concentrant uniquement sur l’apprentissage du mandarin en contexte universitaire, ma vision des réalités chinoises serait aujourd’hui beaucoup moins large que ce qu’elle est devenue après les stages que j’ai effectués, le quotidien auquel j’ai pu participer au centre d’un quartier véritablement chinois, les contacts que j’ai pu avoir avec la communauté expatriée ou encore les voyages que j’ai effectués. Pour un chinois, je serai toujours une étrangère à Shanghai mais je considère aujourd’hui que cette ville est un peu aussi «chez moi ». Si je n’ai toujours pas à ce jour, d’objectifs professionnels très clairs mais je sais une chose : Après avoir obtenu le diplôme de Sciences-Po je voudrais revenir à Shanghai pour commencer ma vie professionnelle.